Sur les pas d’une photographe reporter

L’exposition « Lee Miller » au Musée d’art moderne de Paris rend compte du parcours d’une femme mannequin renommée à New York de la fin des années 1920 et qui fut ensuite reconnue comme la muse de l’artiste Man Ray, membre du mouvement dadaïste et surréaliste.

Née le 23 avril 1907 à Poughkeepsie dans l’État de New York aux États-Unis et morte le 21 juillet 1977 à Chiddingly dans le Sussex de l’Est au Royaume-Uni. Elle participa avec Man Ray, dont elle partageait la vie, à la découverte de nouvelles techniques de photographie dont celle de la solarisation.

Après s’être émancipée de Man Ray, Lee Miller est devenue une artiste photographe pour la revue Vogue et lança seule son propre studio de photographe à Paris tout en gardant des liens avec ses amis surréalistes. Ses photographies, singulières par leur cadrage oblique et les angles de vue insolites, sont exposées dans les galeries parisiennes aux côtés des grands photographes de l’époque.

Après une vie aventurière qui l’amène à voyager, Lee Miller est l’une des rares femmes photographes à obtenir une accréditation de correspondante de guerre américaine durant l’hiver 42. Elle couvre le conflit et consacre de nombreux reportages aux femmes engagées dans la guerre (infirmières et aviatrices) qui paraissent dans le Vogue britannique et américain. Après le Débarquement de juin 1944, elle traverse la Manche pour suivre l’avancée des troupes alliées et en avril 1945, aux côtés du photographe de Life David E. Scherman, Lee Miller se rend à Dachau et Buchenwald juste après la libération des camps. Ses clichés publiés dans Vogue sont parmi les premières à révéler au grand public l’entreprise d’extermination de masse des nazis.

L’exposition met en lumière son parcours de femme artiste en 1930 puis de reporter de guerre à la fin de la Seconde guerre mondiale, combattante et engagée (Podcast de Radio France) : une émancipation de la femme en Europe à ce tournant historique du XXe siècle. Organisée à l’initiative de la Tate Britain et en collaboration avec l’Art Institute of Chicago, l’exposition réunit près de 250 tirages anciens et modernes, dont plusieurs inédits.

Elle donne envie de réaliser un projet pluridisciplinaire en classe de collège ou de lycée car le parcours extraordinaire de la photographe qui croise l’histoire des arts et la tragédie de la seconde guerre mondiale, évoque l’émancipation des femmes au début du XXe siècle. Sur les pas de Lee Miller, ce carnet de voyage pourrait interroger les valeurs qui sous-tendent son parcours : liberté, créativité, force, ténacité, intelligence sensible, devoir d’information.

Des arts aux sciences, l’histoire des femmes a souvent été dissimulée, aussi le projet pourrait s’étendre aux femmes scientifiques qui ont œuvré pour la science à travers le nom de leur mari, savant reconnu et seul auteur de la découverte publiée. Une série en stop motion diffusée sur ARTE Cherchez la femme ! met en lumière le parcours de la femme occulté derrière l’homme scientifique découvreur : Cherchez la femme ! Trente épisodes, ARTE.

Carnet de découverte géographique

Du récit maritime[1] à l’expédition polaire, entre documentaire et livre d’artiste, pour sensibiliser à une culture géographique

La première tentative de carnet de voyage daterait des années 50 et s’inscrit dans la lignée des peintres de la marine et des marins bretons qui traduisent en mots et en peinture la vie des marins ; il s’agit en effet du reportage Pêcheurs des quatre mers  de Roger Vercel, édité en 1957 chez l’éditeur de Dinard « Vue sur mer ». Ce reportage sur la pêche des années 50 est croqué sur le vif par des peintres de la marine, Marin-Marin, Albret Brenet et l’illustre Mathurin Méheut, précurseur du genre, suivi, une vingtaine d’années après, par Yvon Le Corre[2]. L’idée de « carnet de voyage » est née en effet chez Gallimard en 1990 sous le pinceau d’Yvon Le Corre. La collection d’albums intitulée « Voiles » fait déjà appel à des aquarellistes renommés, souvent peintres officiels de la marine comme Marin-Marie, Marc Berthier, Yvon Le Corre….Marc Berthier, membre de l’équipage d’Eric Tabarly comme Titouan Lamazou, s’adonne lui aussi, au carnet de voyage en évoquant la navigation sur le fameux « Pen Duick»  dans l’album Pen Duick : du croquis à l’aquarelle (Nouveaux Loisirs, 2000). Yvon Le Corre, futur professeur de dessin de Titouan Lamazou, est le premier à rendre le genre visible en France dès 1978 chez Gallimard avec le titre Heureux comme iris) et a publié en 1990  Les Tavernes d’Alcina : voyage au Portugal  et, en 1992,  Antarctide : journal de bord d’un peintre dans les glaces  publiés tous les deux par Gallimard dans la collection « Voiles ». Dès 1982, Yvon Le Corre se balade en Irlande avec son carnet de croquis à la main condensé dans Carnet d’Irlande (Chasse-Marée, 2000) et dans l’Irlande, les demeures du grand souffle, accompagné d’un CD d’airs irlandais. Il est suivi, en 1990, par Loustal, dessinateur de bandes dessinées, puis par Titouan Lamazou dès 1988-1990. Ciblée sur les voyages d’aventure, une autre collection apparaît chez Glénat, intitulée Sillages, qui inaugure avec Gildas Flahaut trois carnets : Les carnets tempête : voyage aux îles Kerguelen  en 1996,  Carnets Mongols  en 1997,  Le phare du bout du monde  en 1999. En 1992, la collection d’Albin Michel Jeunesse, qui a lancé le carnet de voyage dans l’édition de jeunesse, propose quatre Carnets du monde : sciences et techniques. Les premiers titres, « dessinés sur le vif » (terme employé dans le titre de la couverture) par un illustrateur, sont ainsi coédités avec la Cité des sciences et de l’industrie :  Compte à rebours à Kourou  en 1992,  Everest : une expédition scientifique  en 1993,  Madagascar : une mission humanitaire  en 1993,  Paris, les mystères de l’eau  en 1994. Titouan Lamazou publie Carnets de voyage, volume 2 les artistes autour du monde en 2000 chez Nouveaux loisirs alors qu’il réalise des carnets, notamment sur les Antilles depuis 1974, sur son séjour chez les Berbères de l’Atlas marocain en 1989 (coauteur Karine Huet), publiés dans le magazine d’Air France de 1996 à 1998. Le carnet de voyage  pourrait se définir comme « un récit autobiographique d’un déplacement où l’image est centrale, voire prédominante par rapport à l’écrit, un récit pictural de la découverte témoignant de la place du voyageur »[3] entre ce qu’il regarde et ce qu’il voit, et entre ce qu’il perçoit et ce qu’il appréhende, entre ce qu’il ressent et ce qu’il traduit. Il semblerait donc reprendre l’ensemble des aspects suivants : la quête du voyage (thème, découverte, finalité), l’expression (technique, image, écriture, rapport texte – image) et l’intention (cible et regard).

Dans le sillage des Peintres de la marine, les expéditions scientifiques[4] ont utilisé le carnet comme médium de vulgarisation. Par exemple, Yvon le Corre est à l’origine du premier carnet de voyage scientifique publié : Antarctide : journal de bord d’un peintre dans les glaces (Gallimard, 1992) préfacé par Jean-Louis Etienne[5] à propos de l’expédition Antartica de l’explorateur. Il y mentionne les grands courants, les flux, les criques, les icebergs utiles à la navigation. Sur le plan historique, le premier carnet d’expédition daterait de 1947, celui du témoignage dessiné d’Erik Hesselberg sur l’expédition du Kon-Tiki. L’album est illustré à la plume et édité en 1952 par l’éditeur René Julliard. Depuis, il a été réédité dans la collection « Sillage » chez Glénat. En 1997, Christophe Blain, illustrateur dès 1991 dans la collection « Carnets de monde » d’Albin Michel Jeunesse[6], part en Terre Adélie à la demande du magazine Grands Reportages et de l’Institut français des pôles et rapporte un Carnet polaire (Casterman, 1997). A la fin des années 1980, Paul-Emile Victor a déposé, à la bibliothèque du Musée de l’Homme, un fonds constitué des documents ethnographiques sur les Inuits[7] qu’il a produit à l’occasion de ses expéditions au Groenland entre 1934 et 1937 ; ce sont des carnets de voyage composés de notes de terrain, de manuscrits de publications, de lettres et télégrammes, de fiches descriptives des objets déposés au musée de l’Homme ainsi qu’un fonds iconographique de deux mille photographies et de trois cent trente-cinq dessins. Trois expéditions de la Société des Explorateurs et Voyageurs français font aussi l’objet d’un carnet de voyage (dir. Patrice Franceschi) : L’expédition Cliperton, La boudeuse autour du monde et Ultima Cordillera II aux origines du monde. De même d’autres sur les traces d’explorateurs proposent des carnets de voyage : Exploration Pacifique,  Opération La Pérouse ou l’expédition Vanikoro,  Paris–Kaboul  et Portes d’Afrique.

Le carnet de reportage du géographe ou du journaliste : un regard documenté sur des voyages au long cours[8]

Le reportage est la relation de « choses vues », c’est-à-dire un compte-rendu de l’expérience vécue sur le terrain. Le travail de reporter suppose une préparation à la collecte des informations «  in situ » de l’événement dans un travail d’investigation : recherche documentaire, entretiens, relevés, enquêtes, étude du pays. Le reportage est donc à la fois un compte rendu et un témoignage destiné au public qui offrent à la fois description et compréhension des faits. Si l’objectivité du journaliste prime puisque le reporter témoigne de ce qu’il a vu et entendu, la mise en scène et l’information sont essentielles pour que le lecteur ait l’impression de revivre l’événement. Cependant le reportage relèverait du documentaire qui sert à instruire en analysant et en expliquant ; aussi le degré d’authenticité de l’image serait-il primordial comme le recherchent les journalistes qui abordent le Moyen-Orient par le biais du carnet : Arnaud de la Grange, Thomas Goisque et Bertrand De Miollis se sont intéressés à l’Irak, année zéro, pays abordé aussi par Christophe Dabitch, auteur du  Voyage au pays des Serbes. Jean-Paul Mari, auteur de Carnets de Bagdad  (Grasset, 2003), et Yann Le Bechec, illustrateur, proposent la lecture de l’événement à travers des rencontres et la vie quotidienne dans leur carnet Israël Palestine : carnets  (Jalan Publications, 2004). Contrairement aux attendus du marketing éditorial qui repose sur la promotion touristique, les carnets de voyage de journalistes reporters ont le vent en poupe, loin des clichés de l’Ailleurs et du rêve exotique. En 2009, un carnet de reportage a été mené en Palestine par Bruno Pilorget et Michel Renaud et médiatisé lors de la 10e Biennale du carnet de voyage de Clermont-Ferrand. La route de la soie au croisement des échanges entre civilisations est aussi devenue un enjeu géopolitique sous le feu de l’actualité. Aussi, Bernard Ollivier est-il parti à la rencontre des peuples qui la jalonnent, héritiers du tissage culturel entre Orient et Occident. Passionné autant d’histoire que de marche à pied, il a rapporté trois tomes de la Longue marche. Trois ans après son périple en solitaire, ses Carnets d’une longue marche : nouveau voyage d’Istanbul à Xian (éditions Glénat en 2003) ont été illustrés par François Dermaut. Priscilla Telmon et Sylvain Tesson rendent aussi compte de l’Asie centrale dans leurs Carnets de steppes. Le voyage au long cours de Claire et Reno Marca, soit Trois ans de voyage autour du monde  (Hermé 2005), est un carnet de voyage reportage ; tourné vers le documentaire de géographie, il offre un point de vue de géographe sur chaque pays traversé que les auteurs replacent dans l’actualité géopolitique internationale et dans le contexte politique, social et économique propre. Le journal qui offre une vision personnelle et intime est ainsi confronté à la vision des médias. Ouvrage de géographie du monde contemporain, il se réfère à la grande tradition des encyclopédies de géographie du début du siècle compilant les travaux comptes-rendus des expéditions des géographes de la Société de Géographie. Ce travail de mise en abîme sur le plan historique leur a demandé en effet un travail de conception de dix-huit mois avec une équipe éditoriale importante. Leur point de vue personnel au contact de la société civile et de la rue s’est ainsi confronté aux prises de position gouvernementale. Ils ont su aborder habilement ce décalage entre le peuple et le gouvernement.


[1]  Consulter l’ouvrage « Carnets de la mer » de Farid Abdelouahab (Sélection Reader’s digest, 2007, 223 p.) qui dresse une anthologie des carnets de voyages maritimes ou de navigation.

[2] Lauréat du Grand Prix 2002 du carnet de voyage et auteur de dix-sept livres.

[3]  Thèse de Doctorat soutenue en 2009 sur l’essai de définition du carnet de voyage : Le carnet de voyage : approches historiques et sémiologiques. Pascale Argod (Dir. Thierry Lancien). Université de Bordeaux III, 10 décembre 2009 (790 p + 800 titres de corpus).

[4]     Le carnet de voyage a le vent en poupe, Pascale Argod, publié dans le revue Argos, n°37, « Vers une politique documentaire ? », avril 2005, p. 34-41. CRDP de Créteil.

[5]     Invité d’honneur du 10e Biennale du carnet de voyage de Clermont-Ferrand, novembre 2009 à l’occasion de la publication de son ouvrage : 30 ans d’expédition, éditions Chesne, 2009.

[6]     Deux carnets de voyage : « Cyclones à Chittagong : Bangladesh » et « Carnet d’un matelot ».

[7]     Manuscrit de la bibliothèque du Muséum de l’Homme de Paris : CALAMES, catalogue en ligne des archives et des manuscrits de l’enseignement supérieur : http://www.calames.abes.fr/pub/#details?id=FileId-129

[8]     Des documentaires atypiques : carnets de voyage ou de société. Pascale Argod. InterCDI, n°214, juillet / août 2008, Numéro Spécial « L’image documentaire », p. 26-32.